Un soir où Bertrand était d’humeur mauvaise, il m’affirma que, vu ma constitution, si j’étais une truite, je n’aurais pas la “maille” !
Je ne peux hélas lui donner tort. Il est vrai que je suis de nature chétive, ma santé a des points communs avec certaines rivières de l’hexagone : elle est polluée par les algues et conserve ses niveaux d’étiage une bonne partie de l’année !
La rancune étant l’arme du pauvre, je bénis malgré tout la nature de m’avoir donné l’essentiel : une canne, des mouches et du poisson !

Cette année là, l’apocalypse annoncée par certains visionnaires optimistes n’avait pas eu lieu. Pour l’humanité, le passage au second millénaire s’était opéré sans heurt, dans la liesse, l’alcool et la bonne humeur. Si “bug” il y avait eu, c’est du coté de mes analyses sanguines qu’il fallait le trouver. J’étais complètement “bugué” et franchement déprimé !

Les infirmières sont des sirènes envoûtantes, toutes dévouées aux naufragés des maux du corps ! Il n’empêche que j’avais l’esprit ailleurs. Je ressentais au plus profond de moi l’écho d’un appel : celui des rivières de mon cœur. Je ne pouvais réfréner ce désir obsessionnel, il me fallait quitter le cocon de l’hôpital le plus vite possible pour assouvir ma passion. Le stade ultime de la frustration venait d’être franchi. Il me semblait même sentir me pousser des écailles. Qu’on me laisse encore trois jours cloîtré entre les murs blancs de cette chambre et je risquerais de finir nageant dans le lavabo en attendant une hypothétique éclosion. Mon équilibre mental commençait à prendre l’eau. Le compte à rebours s’était déclenché, il était temps de penser aux choses sérieuses : l’ouverture !

Ce n’est pas rien une ouverture ! C’est un sacrement, une première communion, on la respecte, on s’y consacre en dévot, des semaines à l’avance, et par Saint Pierre, maudit soit celui qui ose improviser, il fera pénitence en pêchant des poissons chats pour le restant de la saison.
Dans le calendrier du pêcheur, l’instant des retrouvailles est marqué d’une croix rouge, plusieurs fois souligné, et rien au monde ne saurait détourner l’amant de sa maîtresse. Les espoirs les plus insensés, nourris des frustrations hivernales, nous font croire à l’impensable. Tout au fond de nous une petite voix résonne nous promettant une pêche miraculeuse : ce jour là tout devient possible…

Nos boîtes débordent de mouches montées consciencieusement à la morte saison. Les allers et retours chez le détaillant du coin ont fini de détrousser nos bas de laine. A qui cette nouvelle canne aux vertus magiques ? A qui ce fameux moulinet “hytech”, usiné dans un matériau issu de l’aéronautique-spatiale, compatible avec cette soie aux propriétés révolutionnaires, fruit des dernières technologies en matière de marketing ?
Nous perdons tout sens de la réalité quand sonne l’appel de la rivière. Nous sommes alors des proies faciles, mais qu’importe puisque la cause de notre ivresse est la sacro sainte journée de l’ouverture. Nous atteignons une sorte de transe frisant le mysticisme.
Est-ce vraiment raisonnable ?
Car, s’il fallait accepter l’évidence, l’ouverture serait au moucheur ce que Loana est à la philosophie : une immensité de pas grand chose !
D’un point de vue objectif, cette journée tant espérée nous laisse très souvent un goût de vase dans la bouche.
Les eaux sont froides, tendues, les truites léthargiques, amaigries par le fret et les insectes encore trop timides. Les prises sont rares, quand il y a prise, et pour beaucoup “ouverture” rime avec “bredouille”.
Mais est-ce important ? Si la raison devait l’emporter sur la passion, le pêcheur à la mouche aurait grandement intérêt à se métamorphoser en chasseur de papillons ! C’est plus rentable et moins coûteux. Un grand sage a dit un jour au sujet de la pêche à la mouche : “C’est l’illusion du rêve qui permet de supporter la réalité”.
Le “rêve”, voilà notre Graal. S’il existe une quête commune aux adeptes du fouet, c’est celle de la rêverie. Le moucheur désirant s’accomplir dans son art doit indéniablement posséder cette faculté “ésotérique” qui permet de croire à l’illusion de son rêve. Sans cela point de salut. A la première bredouille, au premier lâché de barrage le non rêveur retourne à ses papillons !
Imaginez un peu ! Certains d’entre nous traversent des océans pour poser leurs mouches sur les rivières du Chili, d’Amérique du Nord, ou de la Nouvelle Zélande. Arrivés sur les lieux de leur pèlerinage lointain, des poissons plein la tête, la carte Visa en berne, grosses tuiles :
la Terre de Feu est devenue l’empire de vent. En journée il devient dangereux d’y ouvrir la bouche pour jurer sur la malchance et en soirée encore c’est pire. 
La belle Henry’s Fork est tellement haute que les canoës y font la grève de l’eau.
Ou alors, la semaine au pays des Kiwis dans des Loges haut standing se transforme en sept jours d’amer désespoir. Les aventuriers du nouveau monde finissent noyés dans une mer de brouillard si dense qu’il leur devient impossible d’y retrouver le chemin des toilettes sans risquer de se perdre définitivement.
Alors que reste-t-il à ces baroudeurs de la mouche une fois rentrés au pays de la réalité ? Des rêves, des rêves plein les yeux et tant pis pour cette fois puisque la prochaine pointe déjà… le bout de ses rêves…

Et le poisson dans tout cela ?
Bien entendu le poisson c’est important pour les artistes du fouet. Mais le poisson c’est la finalité, une sorte de nirvana, une récompense ultime qui doit impérativement se mesurer au prix de l’effort fourni pour sa capture. Quand tout devient trop simple le moucheur s’ennuie ! Si demain les rivières se muaient en piscicultures géantes où chaque coup de canne serait synonyme de réussite, il est fort à parier que le moucheur irait rêver ailleurs.

*

– Alors tu sors ? Bertrand me fixait le regard débordant d’inquiétude.
– Non ! Ils ont décidé de me transférer dans une clinique de convalescence.
– Tu plaisantes ?
– Si seulement ! J’ai bien essayé de négocier, mais rien à faire ! Je suis condamné au repos forcé sans remise de peine ni possibilité de libération sous cautions.
– Où ça ? Combien de temps ?
– Trois semaines au mieux ! J’ai oublié le nom du bled, mais la clinique s’appelle “Le Paisible Domaine”. Tout un programme ! Tu n’imagines pas à quel point je suis enthousiaste…
Bertrand restait sans voix, l’air hagard, le regard vitreux, il me contemplait comme si je venais de lui annoncer son propre décès.
– Mais.. Mais… et l’ouverture … !!!
Je haussai les épaules impuissant. Bon Dieu, je savais que la date fatidique était imminente, mais que pouvais-je y faire si Dame nature m’avait choisi comme souffre douleur ?
Pour la première fois depuis notre rencontre, nous ne croiseront pas nos cannes le jour de l’ouverture.
– J’irai pas, voilà tout, j’ira pas ! Il avait lâché sa phrase comme un gamin à qui l’on venait de refuser un gros caprice. Son geste enfantin me toucha profondément. Prostré sur sa chaise, les bras ballants, la tête penchée vers le sol, il parût absorber dans le contemplation du linoléum immaculé de ma chambre d’hôpital. Il restait parfaitement silencieux, de toute façon, il n’y avait pas grand chose à ajouter…

*

On accédait au “Paisible Domaine” par un portail séculaire vestige de “la Belle Epoque”. Puis, il fallait longer une allée bordée d’arbres tous plusieurs fois centenaires pour arriver enfin à deviner la clinique. 
La devanture austère orientée au nord semblait servir de rempart au monde extérieur. Une fois passé cette frontière de pierres l’endroit s’ouvrait sur un parc magnifique, un havre de paix où la main de l’homme, à force de temps et d’infinie patience, avait contraint la nature en une oeuvre d’art. Tout semblait y avoir été maîtrisé !
Et pourtant un cèdre du Liban, jadis fierté de tous, s’étalait dans sa mort, les racines pointées vers le ciel en guise de pierre tombale, car, rancunière, la nature s’était vengée et les stigmates de sa colère marquaient l’endroit.
En décembre la tempête avait rappelé à l’homme, qu’ici bas, il n’était maître de rien. Lothar, en jouant de son souffle, avait semé la misère arrachant au sol comme un simple fétu de paille cet arbre témoin de tant de vies. Alors l’homme, spectateur impuissant, réalisait ici sa petitesse.
Au début l’endroit m’avait offert une parenthèse apaisante après le tumulte incessant des hôpitaux. Mais voilà, les lundis ressemblaient aux mardis qui eux étaient la copie conforme des mercredis. Le triplet inlassablement recommençait en jumeau parfait des jours précédents et l’ennui très vite devint ma compagne.
La première semaine au moins je partageais ma chambre avec un compagnon d’infortune, un type des plus aimables et d’une grande discrétion. Le misérable était atteint par un bizarrerie dermatologique. Il avait le visage emmitouflé dans un gros pansement, ce qui le contraignait a parler uniquement par onomatopée. Il semblait apprécier ma compagnie. Comme il était peu bavard et pour cause, je me lançais le soir venu dans des monologues sans fin où il était question de la différence entre une action de pointe et une action parabolique ou alors de l’importance de l’élasticité du bas de ligne au moment du ferrage. Il me répondait par des “mmmm” et de “arrarrraaaaa” qui en disaient long sur son degré d’intérêt.
J’appris par la suite que le malheureux avait attrapé sa pathologie atypique en consommant un poisson pas très frais dans un pays exotique. Quelle alternative me restait-il après cela si ce n’était celle de lui vanter les bienfaits du no-kill, mais franchement le coeur n’y était pas.
L’homme quitta les lieux et je dus affronter ma solitude. Pour tuer le temps qui refusait de passer, je me réfugiai dans mon imaginaire. Là, les printemps étaient éternels, les rivières coulaient paisiblement abritant en leur sein truites, ombres et saumons. Les coups du soir duraient des nuits entières et des nuages de sedges obscurcissaient le ciel. La seconde semaine passa ainsi au rythme de mes rêveries. Un matin on me fit savoir que j’allais avoir sous peu un nouveau collègue de chambrée. On me demanda avec gentillesse de bien vouloir être compatissant en évitant de trop parler “mouche” et “tutti quanti” car l’individu se remettait doucement d’une longue et pénible déshérence aux pays des maux de l’âme. Bref, il était fragile comme une Fario après la sécheresse, je promis donc d’être un ange.

*

– Alors comment vous sentez-vous ? Le ton essayait d’être paternel afin d’y glisser une once d’autorité.
– Comme un ours sorti d’hibernation ! C’est simple Docteur, j’ai l’impression d’avoir été momifié il y a quatre milles ans. Si vous ne me mettez pas à la porte d’ici vendredi, je retourne illico dans mon sarcophage et cette fois pour l’éternité.
Surpris et quelque peu déconcerté, le médecin remonta ses lunettes sur son petit nez crochu tout en essayant de se donner un peu de contenance. Il tournait et retournait les pages de mon épais dossier de soins.
– Je vois… Je vois, vous vous ennuyez parmi nous ? Ses yeux fixaient les miens à la recherche d’une réponse.
Dès notre première rencontre ce qui m’avait fasciné chez ce type c’était ses yeux, vides, reptiliens, comme si pour lui la grande histoire de l’évolution était morte dans l’oeuf il y a quelques millions d’années, l’oubliant à un stade primitif ! Un ovipare, peut-être une tortue ! J’avais eu le temps de l’observer. Certes, il «s’agitait» parfois, mais toujours avec lenteur et toujours avec le même vide caractéristique dans l’oeil. Avait-il fini par régresser à force de vivre au royaume du repos ?
– Si je m’ennuie ? On va dire qu’à force de rien, je connais intimement l’histoire personnelle de chacun des brins d’herbes qui tapissent le parc. J’ai fait de la poterie, de la céramique, on m’a même initié au macramé, et je vous jure, si vous m’obligez à suivre les cours de crochet, je ne répondrai de plus rien !
D’un coup son visage s’éclaira !
– Vous êtes pêcheur, parait-il ?
Avait-on noté cela dans mon dossier au chapitre des maladies honteuses ?
Puis il continua avec frénésie.
– Moi aussi, je pêche. Dès que j’ai temps : hop dans mes bottes et direction la rivière.
Ma tortue se transformait petit à petit en un beau gros lapin de garenne. Mon très Cher Docteur rattrapait à la volée l’arbre de Darwin et pour peu qu’il soit un moucheur, je me promis de le considérer comme tout à fait humain.
– C’est l’ouverture samedi non ?
Voilà qu’il remuait le couteau dans la plaie. Sadique !
– Oui… Le grand rendez-vous !
– J’en serai, me confia-t-il, la garde est assurée par un confrère, je vais donc y consacrer la journée. Il me reste encore à faire le plein de mouches car je suis un piètre monteur !
Incroyable ! La blouse blanche était un disciple d’Izzak Walton.
– Votre désarroi est compréhensible. Etre enfermé ici et passer à coté de l’ouverture n’est pas très réjouissant, je vous l’accorde. Vous me semblez reposé, encore amaigri, mais un peu d’exercice vous fera le plus grand bien. Je vais donc vous signer une autorisation de sortie pour le week-end. Départ vendredi et retour à la clinique dimanche soir. Cela vous convient-il ?
Les bras m’en tombaient, j’avais les genoux flageolants, la bouche sèche. En plus d’être humain mon très Cher Docteur était charitable !
– Ho oui… ! Mon Dieu oui ! J’en balbutiais !
Rapidement, je fis le calcul; nous étions mardi, il restait donc trois jours à attendre. Cela peut paraître court, mais il me semblait que ces trois jours allaient être les plus longs de ma vie. Le docteur lut dans mes pensées.
– Une éternité n’est-pas ? Il me sourit avec chaleur et ajouta d’un air complice :
– Attendez-moi un instant ! il se leva et quitta la pièce. Je restai quelques minutes sur ma chaise, essayant de comprendre en vain la signification du clin d’oeil qu’il m’avait fait en refermant la porte.
Il réapparut portant sous le bras un fourreau cylindrique.
– Tenez, dit-il en me tendant la chose.
Avant même d’ouvrir l’étui en aluminium, j’en devinai le contenu. Il fouilla alors dans sa poche et posa un vieux moulinet sur le bureau.
– Voilà ! Vous irez vous “dérouiller” un peu, rien ne vaut quelques lancés pour se remettre en jambe avant le grand jour. Ma foi, la canne n’est pas de prime jeunesse, vous verrez, mais fort agréable, une veille dame d’une douceur sans égale !
Il ne prêta aucune attention à mon étonnement grandissant.
– Vous voulez dire, ici ? dans le parc ?
Il répondit comme si tout cela semblait normal.
– Hé oui, mon cher, voyez-vous, nous manquons cruellement de plan d’eau dans le secteur, il reste donc le parc. Certes, vous ne risquez pas d’y apercevoir rencontrer la queue d’une truite, mais la pêche à l’infirmière y est assez rentable.
Tout fier de sa plaisanterie, il éclata de rire.
– Allez mon Brave, finit-il par conclure. Profitez du soleil et bonne pêche !
Lorsque je quittai mon bon Docteur, il était encore en prise avec une énorme crise de fou rire. Comme un voleur, je traversai les couloirs de la clinique, ma canne sous le bras.
Arrivé dans ma chambre, je pus enfin ouvrir l’étui métallique. J’en sortis un bambou refendu droit sortie d’un autre âge. Impossible d’y lire la moindre signature tellement les années y avaient laissé leurs marques. Le moulinet ne valait guère mieux et que de dire de la soie toute craquelée qu’il contenait ! Mais peu m’importait, à cette instant l’envie que j’avais de me défouler était telle que j’aurais trouvé mon bonheur avec un simple élastique monté sur un cure-dent ! J’enfilai rapidement ma tenue de sport.
– Bonjour !
Trop absorbé par le laçage consciencieux de mes baskets, je ne l’avais pas vu entrer.
Il se tenait dans l’embrasure de la porte, le dos voûté, la mine pâle comme un poisson des abysses. Petit, râblé, aussi chauve qu’un bonze, il restait là sans bouger attendant un signe de ma part. Le poids de sa valise l’obligeait à se pencher dangereusement vers la droite. Si je n’intervenais pas rapidement il ne manquerait pas de s’écrouler.
-Salut !
Il prit cela pour une invitation, entra et posa sa valise. Il se dirigea vers le lit vide et d’un coup s’arrêta, comme stoppé dans son élan par une force surnaturelle, le regard figé sur la table où j’avais déposé le bambou refendu.
– C’est quoi ça ? Demanda-t-il avec une voix de baryton.
Je haussais les épaules.
– Eh bien, c’est une canne à mouche !
Il s’arrêta net pour me dévisager. il était encore plus blanc qu’à son arrivée. Ses yeux tout ronds, dont on ne voyait que la pupille, trahissaient son anxiété.
– Une quoi …!!?? Au passage, il venait de gagner quelques octaves et c’est sur le ton d’un castrat qu’il m’avait posé sa question.
N’ayant pas la moindre envie de disserter, je saisis la canne en me levant d’un bond pour débarrasser le plancher au plus vite.
Au moment où j’allais quitter la pièce, il bégaya désespéré
– Tu… vas… Vous partez où ?.
Sans me retourner, je lui répondit le plus naturellement du monde.
– Je vais à la pêche !
– Ah ! ? Heeee !!? fit-il étonné. Il y a une rivière dans le coin ?
– Non ! Je vais pêcher à la mouche dans le parc. Et sans autre forme d’explication, je l’abandonnai à la noirceur de ses doutes. Le pauvre devait se demander en effet, à cet instant précis, dans quelle sorte de clinique il avait bien pu échouer.

En dévalant l’escalier, je faillis renverser Mathilde, tellement j’étais pressé.
Parmi les infirmières, j’avais une nette préférence pour Mathilde. Derrière sa chevelure auburn aux allures indomptables se cachait un visage rond aux joues tachetées de rousseur, des yeux verts où scintillaient des reflets d’or, une bouche un peu boudeuse que surmontait un charmant petit nez en trompette. Du haut de son mètre soixante-quinze et forte de ses vingt-cinq printemps Mathilde souriait tout le temps. Sa voix aux accents teintés de je-ne-sais-où savait être rassurante et trouvait toujours les mots pour apaiser les incertitudes.
Vous êtes fou !
Elle ne croyait pas si bien dire !
– Mais où donc allez-vous en courant de la sorte ?
Je mentais un peu en lui affirmant que j’allais simplement faire un tour dans le parc avant le dîner. Elle sembla à moitié convaincue, mais ses préoccupations du moment se portaient ailleurs.
Auriez-vous croisé votre nouveau voisin par hasard ? demanda-t-elle
Vous parlez sans doute du moine tout chauve respirant le bonheur comme une “saumonée” de pisciculture ?
– Une quoi ?
– Une truite nourrie à grand renfort d’antibiotique, élevée en batterie, qui passe ses journées à se frotter les nageoires contre les parois rugueuses de la bassine où, elle et ses soeurs, attendent le jour heureux de la délivrance, qui, soit dit en passant, n’arrive jamais ! Ou si vous préférez, la sorte de chose qui s’est échouée hier dans nos assiettes, insipide, sans couleur et très certainement impropre à la consommation !
Un sourire complice se dessina sur les lèvres de Mathilde, mais très vite la raison l’emporta, elle fronça les sourcils et la ride de la censure apparut sur son front.
– N’avez-vous pas honte de vous moquer ainsi de ce brave homme ? Allez ,dites-moi et sans blague cette fois : comment l’avez-vous trouvé ?
– Je viens de vous le dire ! Et je pourrais ajouter : angoissé ! Oui le qualificatif est tout trouvé. Lorsque je l’ai quitté il y a peu, le moine semblait “tout chose”… Allez comprendre !
– Vous avez déjà réussi à nous le mettre sans dessus-dessous lui aussi ! Rassurez-moi, vous ne lui auriez pas parler de vos histoires de mouches, de coq et de canard chez qui l’on plume de sordides parties pour faire je ne sais quoi avec… ?
Pour toute réponse, je haussai les épaule le plus innocemment du monde. Mathilde tourna les talons et continua son chemin.
Je poursuivis de mon coté en ralentissant l’allure afin de ne plus attirer l’attention. J’entrepris de faire le tour complet du parc pour y dénicher un endroit à la fois discret et suffisamment dégagé pour y “fouetter” à ma guise. Je finis par trouver mon bonheur tout au fond du domaine, derrière une rangée de cyprès qui sauraient me préserver des regards indiscrets.
Là, c’est avec fièvre que je m’appliquai à passer la soie dans les anneaux de la canne. Mes mains tremblaient ce qui rendit la tâche difficile. A plusieurs reprises j’en manquai un au passage et dus recommencer.
Une dernière vérification pour m’assurer que j’étais seul au monde. Je ne voulais être vu en aucun cas au cours de cette partie de pêche imaginaire. Comment aurais-je pu expliquer les tenants et aboutissements de ce que je m’apprêtais à faire ? Quelles sorte de réaction pourrait avoir un être normal à la vue d’un semblable pêchant le vide dans un milieu où ne coule aucune rivière ? La peur ? L’incrédulité ? L’agressivité ? ? Que sais-je ?
Mon main caressa la poignée en liège, les muscles de mon bras commencèrent à se contacter et je ressentis une étincelle de vie dans cette vieille canne en bambou refendu. Elle s’éveilla doucement comme au sortir d’un trop long sommeil et sembla me dire “Ne me brusque pas jeune homme, c’est dans la douceur que tu trouveras mon âme.” Je respectai son désir, lui laissant alors l’initiative, me contentant uniquement d’apprendre son rythme. Après quelques lancés maladroits, nous fîmes couple et de cette union improbable naquirent dans le ciel des arabesques aux géométries parfaites. L’instant d’après, j’étais ailleurs, transporté par magie sur les rives du Doubs, dans cet endroit si cher à mon coeur. J’entendais le chant de la rivière accompagné de la mélodie des arbres caressés par le vent. Des odeurs musquées, parfums envoûtants s’échappant de la forêt, vinrent réveiller mes sens. Je me pris même à voir un ou deux gobages en surface et j’eus la certitude de surprendre furtivement l’ombre d’une zébrée dérangée par ma présence s’enfuir vers sa cache. Je me sentais vivant comme je ne l’avais été depuis si longtemps. En moi, un sentiment indescriptible, une renaissance que je n’osais plus espérer. Puis, mélange de larmes et de rires, je libérai enfin ces tonnes de tensions accumulées, cette frustration immense de n’avoir été, tous ces derniers mois, que le spectateur impuissant de mon propre film. Je compris dès lors que j’avais gagné le plus difficile de mes combats.
Au loin, le son d’une cloche ! Tiens, me dis-je. Je n’ai pas souvenir qu’il y ait une église aux abords du pré Bourrassin ?
– Merde le dîner !!!! Ces mots prononcés à haute voix accompagnèrent le retour vers la réalité et Goumois disparût dans un songe.
Une demie heure avant chaque repas, le carillon de la clinique signifiait aux “fidèles” que l’instant de la “soupe” approchait. C’était alors une sorte de procession, un chemin de croix vers le réfectoire.
Je me dépêchai de retourner dans ma chambre y déposer la canne et faire un brin de toilette avant de passer à table.
Pas un bruit, la pièce était déserte, le lit à coté du mien n’avait même pas été défait, aucune trace du “moine” ! Je redoutai le pire… Et mes craintes étaient fondées, j’en eu la confirmation quelques minutes plus tard. En passant devant le bureau infirmier, je jetai un oeil à travers la vitre. Mathilde tuait le temps le nez plongé dans un numéro de Paris Match. Nos regards se croisèrent et elle me fit signe d’entrer. A peine ai-je eu le temps d’ouvrir la porte qu’elle lança
– Vous aviez raison au sujet de Monsieur Lamproie, je l’ai trouvé assis parterre au beau milieu de la chambre, tout pâle, le regard «fou», au proie avec une terrible crise d’angoisse, jurant mordicus qu’il était tombé dans un asile de “dingues” ! Il tenait des propos incohérents criant à qui voulait l’entendre que vous étiez parti pêcher dans le gazon. Nous avons réussi à le calmer un peu, mais il ne voulait pas lâcher, affirmant hystérique, encore et encore que étiez sur le point de pêcher les mouches du parc !!!!
Ne vous inquiétiez pas, il a été transféré dans une chambre privé où il aura tout loisir de se reposer.
On en rencontre, vous savez, des “phénomènes” dans les maisons de repos, à tel point qu’au bout de quelques temps j’ai renoncé à vouloir tout comprendre… !

*


Epilogue.
Le samedi suivant j’étais au rendez-vous des rivières, et c’est un Bertrand «au plus bas» que j’y ai retrouvé. Mon ami luttait depuis quelques jours contre un méchant virus.
– Bertrand, vu ton état du jour, si tu étais un poisson, tu ressemblerais à une lamproie fiévreuse…

© Bleuvague – 2020

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