Quand un pêcheur à la mouche voit se profiler à l’horizon un week-end prolongé et de surcroît quand ce même pêcheur à la mouche n’est soumis à aucune contrainte familiale, à quoi peut-il bien songer ?
Je vous le donne en mille ! Son unique désir, sa seule préoccupation, est de se donner corps et âme à la pratique de son Art : la pêche à la mouche.
Le mois de mai, si cher aux moucheurs, jouait de ses premières chaleurs offrant ainsi aux rivières le suc de la renaissance. Les éclosions prenaient peu à peu leur rythme laissant présager des journées mémorables. Les congés de la Pentecôte approchaient à grands pas et je m’étais fait un devoir de résoudre le problème qui occupait toutes mes pensées : capturer ma première truite sauvage.
Si je pêchais avec acharnement depuis près d’une saison déjà, je restais néanmoins un éternel puceau, une sorte de maître zen de la bredouille. Mademoiselle Fario et consœurs s’obstinaient sans impunité à refuser mes mouches et la chose commençait sérieusement à éroder ma détermination. Savoir que j’étais incapable de leurrer, ne serait-ce que le plus petit représentant de la plus insignifiante sous-espère d’animal à nageoires, me noircissait le moral. Il devenait par conséquent vital que j’accomplisse enfin le fameux rite de passage : rite consistant à utiliser, au moins une fois dans ma vie, mon épuisette à autre chose que d’y emmêler ma soie !
Saint-Pierre, le Saint patron des adeptes de la gaule ne s’était pas montré miséricordieux avec l’humble pêcheur que j’étais. Il m’avait mis à l’épreuve plus d’une fois, mais je me sentais capable de lui tenir tête et de relever un nouveau défi.Récemment j’avais fait la connaissance au bord de l’Arve d’un lyonnais très excité, et ma foi, très excitant. Un vrai phénomène cet homme là ! Passionné jusqu’au bout des ongles, dévoué à la pêche avec la même ardeur que Cyrano de Bergerac le fût à Roxanne. Il avait le verbe haut mon lyonnais, la présence forte et semblait intarissable dans le domaine de la “chose halieutique”. Il puisait, je ne sais où, une énergie céleste qu’il savait vous transmettre comme seuls savent le faire ceux qui ont pour mission de convertir les incrédules. Ce missionnaire de la bonne parole aurait sans peine vendu un iceberg à un ours polaire. Il me fit d’abord quelques confidences, puis m’offrit comme gage de notre nouvelle amitié un cadeau que mes yeux ne furent pas prêts d’oublier. Il se proposa de me dévoiler le contenu de ses boîtes à mouches. Il retira de son gilet une boîte, puis deux, puis trois, puis encore et encore. Il les ouvrit délicatement une à une, avec tellement d’application qu’on aurait cru qu’il était sur le point d’ouvrir le coffre de Barbe-Noire. Je ne sais pas qu’elle aurait été la réaction d’un corsaire à la vue de cet illustre trésor, mais je me souviens très bien de ma réaction à la découverte de ces joyaux : l’incrédulité, la convoitise, la cupidité, le tout ponctué d’une violente envie de cleptomanie. J’avais devant les yeux autant de mouches qu’il devait y avoir de truites dans les rivières de l’hexagone. Même le plus sérieux et le plus respectable des détaillants d’articles de pêche aurait jalousé pareille collection. Satisfait de l’effet que ces petites merveilles eurent sur moi, je vis mon ami lyonnais glousser de plaisir. Puis, avec la plus grande des solennités, il me révéla, sous le sceau du secret absolu, en me chuchotant à l’oreille, pour être certain de ne pas être entendu par les arbres, la localisation exacte de son coin de pêche favori. Selon lui, là- bas, les truites étaient suicidaires. “Les bons jours” m’assura-t-il « il n’est pas rare de les voir faire la queue pour se jeter avidement sur vos mouches”. Parfois même, conclut-il, la pêche y est si productive, qu’elle en devient lassante”. Il finit par lâcher le nom de cette cour des miracles en articulent avec application chaque syllabe pour être certain que je comprenne : la Fi-lli- ère.
Petite rivière de Haute-Savoie prenant sa source non loin du mythique plateau des Glières, haut lieu de la Résistance, elle a d’abord le profil typique d’un torrent montagnard au lit de galets. Ses eaux tumultueuses, bouillonnantes de rage, dansent de cascade en cascade hurlant leur colère à la forêt de conifères qu’elles traversent. Puis comme apaisée de sa furie, la rivière se calme en élargissant son cours. Elle offre alors aux pêcheurs une succession de fosses à la profondeur incertaine, rythmées par quelques radiés qu’il est possible de traverser à pied. La Fillière termine glorieusement sa vie aux abords d’Annecy en mêlant dignement ses eaux à celles du Fier.
Selon mon lyonnais ce coin de paradis saurait dispenser sa grâce à celui qui oserait s’y “risquer” !
S’y risquer ? Le terme est ici tout-à-fait approprié. Si les berges du Fier sont à la Haute-Savoie ce que les plages du Cap d’Agde sont à la Côte d’Azur : un camp retranché pour nudistes en mal de bronzage, la Fillière, elle, est la “Dead Vallée” du département : un repère de serpents venimeux !
Pourquoi faut-il systématiquement que les paradis terrestres soient envahis d’êtres rampants à sang froid ? Existe-il un plan divin où Eden doit inévitablement rimer avec serpent ? Il ne manquerait plus que de trouver au bord de cette rivière quelques pommiers pour bien faire songer à une vieille histoire !
La “Vipera Aspic” a d’abord choisi les rives de la Fillière comme club Med puis, trouvant l’endroit charmant, elle a fini par s’y installer définitivement et s’y est multipliée, rendant du coup la pratique du nudisme très périlleuse. D’un naturel plutôt pudique, je n’ai jamais eu l’idée saugrenue de pratiquer la pêche dans la tenue d’Adam, alors j’ai estimé le facteur “risque” comme modéré.
Mis en appétit par mon cher lyonnais, j’avais donc consciencieusement projeté de dédier l’intégralité du week-end de Pentecôte à la découverte de ce nouvel eldorado prometteur et encore vierge de mon empreinte.
La veille du grand jour, arc-bouté sur mon étau, je terminais avec application une mouche de mon invention : la “French Fillière’s Terminator”. Au moment stratégique du noeud de finition, le carillon strident du téléphone retentit. Contrarié , je décrochai ce diable de combiné pour répondre à la teigne qui venait de m’arracher à ma démarche créative. Je reconnus immédiatement la voix de Marie-Louise ma cousine.

– Peux-tu me rendre un immense service ?
Je ressentis dans le ton de sa question l’écho d’une complainte. Sans chercher à en savoir d’avantage, dans un élan digne de “Badel Powel”, mon âme de boy- scout vola à son secours et je répondis par un grand “oui”. Quand elle m’expliqua précisément en quoi consistait “cet immense service”, je me mis à maudire ceux qui m’avaient inculqué les valeurs du scoutisme !
Maire-Louise, dans l’obligation de s’absenter, ne me demandait rien de moins que de garder son Cavalier King’s Charles durant les trois prochains jours. J’ai vu subitement mes projets de pêche couler à pic, mais en héros des temps modernes, je n’ai pu trouver la force de refuser. Allez savoir pourquoi !
J’avoue ne pas porter en grande estime les représentants de la gente canine. Que cela ne déplaise à ceux qui ont hissé le chien au grade de meilleur ami de l’homme, moi je suis très chat ! Je dirais même trop chat ! Possédant sans doute quelques scribes égyptiens dans ma noble lignée, j’ai, comme eux, élevé le chat au rang de divinité absolue. Non content de séquestrer dans mon humble appartement plus de félins que d’homo sapiens (une femme pour sept chats), j’ai poussé le vice jusqu’à transformer mon antre en mausolée entièrement dédié à son image. Bibelots, tableaux, coussins, vaisselle et plus encore, tout chez moi renvoie à l’effigie du coussin les tigres. Les chats me possèdent !
Certes je ne déteste pas les chiens, je les crains. J’ai toujours, en mémoire, bien plantés, les crocs acérés du caniche nain de ma grand-mère. Un soir de pleine lune, où je lui exprimais mon amour à grand renfort de mots doux, la chose frisée voulut me témoigner la sienne. Dans un élan débordant d’affection, il posa sur ma bouche un baiser “cannibale”, me clouant ainsi le bec . Et que dire du Boxer de mon oncle, si ce n’est qu’en plus d’être fou, il était possédé par le démon de la corrida. Malgré une cataracte avancée, il m’avait consacré matador, et dès que l’occasion s’en présentait, il me coursait avec fougue pour m’assener de grands coups de tête.

Vous comprendrez sans doute, maintenant, et pour cause, dans quel désarroi je me suis trouvé, au moment où le loup et ma cousine franchirent le seuil de ma bergerie.
A l’époque je vivais en vieux garçon : ni femme, ni félins, ce qui me facilitait quelque peu les choses.
Le premier contact avec la bête se déroula sous l’égide de la réserve. L’animal ne m’accorda aucune attention particulière, juste deux yeux vides en guise de salut, puis, la truffe au vent, en conquistador, il partit faire le tour du propriétaire. Marie-Louise consternée de devoir abandonner l’amour de sa vie, me répéta, anxieuse et avec insistance, ses strictes recommandations. Je finis par être noyé dans un flot de paroles.
Je parvins tout de même à retenir que Napoléon détestait la solitude, que ce despote marquait de sa désapprobation, sous une forme molle et malodorante, la moindre tentative d’isolement. De plus l’animal présentait une surcharge pondérale manifeste – qui du reste le rendait aussi large que long – toute friandise lui était formellement interdite en dehors des repas.
Marie-Louise prit congé et la porte se referma dans un grincement sinistre. Resté seul avec le loup-garou, j’inspirais profondément, et partis courageusement à sa recherche. Au beau milieu de la cuisine, le monstre semblait avoir conquit le nirvana : la tête plongée dans la poubelle, il se délectait avec jouissance des restes de mon déjeuner.
Malgré mes efforts pour le rendre à la raison, Napoléon objecta. En désespoir de cause, je rompis le serment fait à maîtresse : durant son séjour, mon hôte allait bénéficier d’un self-service aux horaires continus. Mes déchets, laissés sans surveillances, furent sa première victoire.
Bien plus que le problème de conscience posé par le fait d’avoir trahi la confiance d’un membre de la famille, j’avais à résoudre un dilemme hautement plus existentiel : que faire de ce chien durant mes parties de pêches ?
La pensée de devoir rester planté là durant trois jours, en tête à chien, d’avoir comme unique horizon les yeux globuleux d’un Cavalier King’s Charles, me rendait totalement dépressif.

Il faut reconnaître que le physique du King’s Charles est surprenant à défaut d’être agréable. Mais qui donc a eu cette idée saugrenue de le rendre soi- disant plus beau en lui écrasant le museau dans une presse ? Les anglais ont parfois des critères esthétiques qui me dépassent totalement !
Sur les chemins de la sagesse la route est parfois si longue, qu’au détour d’un sentier, la voix de la déraison raisonne dans nos consciences, brisant de son écho la force de notre volonté. Alors, pauvres pêcheurs, nous succombons à la tentation. Vaincu par le côté obscur de ma force, je décidai d’emmener avec moi le faux cocker sur les bords de la Fillière, au risque de le voir se faire dévorer par une horde de vipères enragées.
L’heure de bitume séparant mon domicile de la terre promise se déroula sans encombre. Par moments, je jetais un coup d’oeil furtif dans le rétroviseur pour m’assurer du comportement fair-play de mon passager. Napoléon semblait apprécier le voyage. Il regardait paisiblement par la fenêtre en remuant la queue, signe de sa bonne humeur.
Les indications de mon nouveau guide spirituel -le lyonnais- étant d’une précision digne des meilleurs GPS, je ne me suis pas perdu, cela malgré mon légendaire non-sens de l’orientation.
A peine arrivé, sans une minute à perdre, nourri d’adrénaline, je commençai à m’équiper. Le chien observait intrigué ne perdant rien de mon travestissement. Une fois que je fus planté dans mon costume d’artiste, Napoléon, inquisiteur, se mit aboyer avec fougue. J’ai craint un instant que l’animal ne me reconnaisse plus ainsi accoutré et se transforme en bête de guerre. Mais rien, il paraissait simplement manifester dans son langage un “hipipi hourra” d’approbation. Puis comme inspiré par l’endroit, Napoléon tourna les talons et partit faire campagne. Je l’ai laissé à ses occupations pour aller prendre possession des lieux en solitaire.

Le Chaman lyonnais ne m’avait pas menti. Devant les yeux, j’avais tout ce dont peut rêver un pêcheur à la mouche : l’Eden à portée de canne. Sur sept cents mètres, la rivière offrait un concentré de possibilités incroyables. En amont le parcours débutait par une grande fosse dont les eaux presque noires interdisaient d’en deviner les mystères. Puis, après s’être étranglée dans un goulet, elle s’accélérait par paliers élargissant ses berges. Elle entamait ensuite une légère courbe sur la droite, atteignant à cet endroit sa largeur maximale. Alors son lit semblait soudainement plonger dans les abîmes, mais les eaux, malgré leur profondeur, restaient suffisamment claires pour y laissé apercevoir de gros rochers complètement immergés servant très certainement de caches à Mademoiselle Fario. Ensuite le fond remontait péniblement et la rivière fatiguée donnait naissance à un grand plat, si lisse qu’il servait de miroir à la végétation. Le parcours finissait par mourir subitement dans les remous d’une cascade haute de trois mètres, comme si, dans une saute d’humeur bouillonnante, la Fillière voulait cesser d’être libertine et retrouvait sa pudeur. Totalement absorbé par la découverte du lieu, je ne me suis plus préoccupé ni de chien et encore moins de vipères.
Du reste la légende des vipères de la Fillière n’est rien de plus qu’un conte servant à écarter des lieux les promeneurs du dimanche et les pêcheurs névrosés. Pour ma part, jamais il ne m’a été donné de voir, au bord de cette magnifique rivière, la moindre écaille de serpent.
Comme un enfant le matin de Noël devant un parterre de cadeaux, j’étais à la fois ému et indécis. Par où commencer ? Chaque centimètre carré semblait prometteur. Il fallait pourtant bien faire un choix et débuter enfin “l’eucharistie”. Le chant céleste s’élevant des courants en aval de la grande fosse finit par m’inspirer, d’autant qu’à cet endroit les berges étaient dégagées. Aucun arbre, donc aucun risque d’y laisser une mouche à chaque lancé, ce qui, pour le débutant que j’étais alors, suffisait à me combler de bonheur. Au cours de mes premières parties de pêche, j’avais en effet perdu un nombre invraisemblable de mouches dans les arbres de Haute-Savoie. A tel point que j’avais fait le serment d’aller, aux dernières feuilles de l’automne, “cueillir” les fruits mûrs de mon incompétence pour regarnir mes boîtes à mouches durement meurtries.
Je me mis consciencieusement au travail avec toute la science qui était mienne à l’époque; c’est-à-dire avec une gaucherie digne d’une baleine dansant le Lac des Cygnes.
Je commençai par nouer à mon bas de ligne ma fameuse “French Fillière’s Terminator”, sorte de “palmer” très fourni, surmonté d’une paire d’ailes. Sans jamais avoir auparavant essayé cette mouche, tout droit sortie de mon imagination, j’avais l’intime conviction qu’elle serait l’arme absolue. Du reste, comment se faisait-il qu’aucun monteur de génie, du moins à ma connaissance, n’ait pensé à ajouter une paire d’ailes à la “French tricolor” ? C’est lors de mon deuxième lancé que la réponse s’imposa d’elle-même ! Et bien tout simplement : ajouter des ailes à une mouche déjà bien dodue vous fait courir à la catastrophe. L’équipage vrille comme une queue de cochon, et la mouche vient percuter l’eau dans un gros “plouf” sonore, bonjour la discrétion !
Déçu par cette découverte, je rangeai l’invention dans ma boîte aux oubliettes et finis par choisir un palmer tout bête.
Après une heure passée à fouetter dans le vide tout en courant aux pas de charge, arpentant le parcours dans tous les sens, je dus me rendre à la triste évidence, j’étais toujours incapable de leurrer le moindre poisson. J’avais beau me concentrer de toutes mes forces, à la manière d’un joueur d’échec affrontant Garry Kasparov, pas l’ombre d’une truite n’avait daigné goûter à mes mouches. La Fillière qui, selon les dires du “gourou” lyonnais pouvait se transformer en pisciculture, me semblait être une grande bassine vide ! Désespéré, essoufflé par tant d’effort, je m’assis, boudeur, dos à la rivière pour m’accorder une pose et réfléchir à une nouvelle stratégie. Afin de donner à mon cerveau toutes les chances de solutionner le problème, je sortis de ma poche spéciale “casse-croûte” une barre énergétique modèle extra-large X- Trême Power Flash, de quoi flanquer un coup de fouet à un silure agonisant.

Le chien, qui m’était complètement sorti de la tête, choisit ce moment précis pour réapparaître, ce qui ne m’étonna pas le moins du monde, appelons cela : les raisons de l’estomac !
Ces yeux avaient la couleur “faim”. Il contemplait la chose que je mettais en bouche, rempli d’intention satanique. Il commença à geindre plaintivement, j’avais beau regarder le ciel, l’air absent, rien n’y fit, tout son être me suppliait. Je finis par me résoudre à partager avec lui le fruit de ses désirs. L’animal croqua avidement dans la Power Flash sans se donner la peine de déguster. Puis il se mit à tousser à la façon d’un tuberculeux au pied de la fosse. Il me sembla même le voir passer au «bleu». Je le regardais impuissant. Allait-il s’étouffer avec ma barre énergétique ? Allais-je assister à son décès ? Que dire à ma cousine : “Napoléon a succombé au péché de gourmandise” ?
Le chien déglutit enfin. Il s’assit, braqua ses yeux fixement dans les miens comme s’il voulait me signifier quelque chose. Nous restâmes face à face de longues secondes. Etait-il tiré d’affaire ? Non ! D’un coup, ses pupilles se rétractèrent, il éternua et fonça tête baissée vers la rivière en aboyant avec rage. Arrivé au bord de l’eau, il s’arrêta un instant, repartit en sens inverses et galopa dans ma direction en aboyant comme un fou endiablé. Il recommença son manège à plusieurs reprises. Je le regardais faire, impuissant. Inquiet, Je saisis nerveusement l’emballage de la barre énergétique pour voir si une contre-indication quelconque y était mentionnée. Rien, aucune restriction d’emploi pour les chiens ! Napoléon était peut-être allergique à un des composants, à l’anhydride sulfureux, au polydextrose, ou pire encore, à l’alginate de sodium ?
Il se coucher à mes pieds, la langue pendante, pour reprendre son souffle. Et hop, il repartit pour un tour.
– Il est à toi ce chien ?
Trop absorbé par les bouffées délirantes de Napoléon, je n’avais pas vu venir l’intrus, le dos courbé, l’âge frisant le déraisonnable, le visage sec marqué de profonds sillons creusés par le soleil à la force du temps, l’oeil encore vif débordant de malice, une barbe en friche avec une tache jaune au abord de la lèvre droite, empreinte indélébile laissée par des décennies de cigarettes au

maïs. Il avait l’habit simple, celui des gens pour qui la mode s’est arrêtée quelque part dans un livre de Zola. Sur sa hanche pendait un panier en osier datant d’avant guerre. Il tenait fermement dans sa main gauche une longue canne en bambou d’où pendait un simple fil de nylon terminé par un hameçon. Un lombric traversé de part en part s’y tortillait, sur le point de rendre le dernier souffle.
Il me fixait de son regard bleu glace, transperçant, où je devinais une pointe d’ironie.
Je restais figé comme hypnotisé par le personnage !
– Alors il est à toi ce chien ? Le ton se voulait délibérément autoritaire. Il avait insisté sur le tutoiement affirmant par là le respect que je lui devais.
Napoléon continuait son cirque ignorant totalement la survenue de “l’intrus”.
– Pas vraiment ! On me l’a prêté !
– Ah ! C’est une location vente ?
Pour ponctuer son trait d’humour, il s’esclaffa d’un rire bien gras, qui ne tarda pas à être interrompu par une quinte de toux toute aussi grasse. Il peinait à reprendre son souffle.
– Monsieur, ça va ? Besoin d’aide ? J’imaginais déjà la scène : le vieux s’effondrant à mes pieds, terrassé par une crise d’apoplexie, le chien en proie à la démence s’écroulant victime d’un arrêt cardiaque et moi, planté là, bouc émissaire involontaire du grand scénariste de la fatalité, sans oublier qu’en cas de double morts subites ma partie de pêche aurait pris l’eau.
Le vieux, un peu violet, finit par reprendre ses esprits. Il ne s’abaissa pas à répondre et, d’une voix enrouée, continua comme si de rien n’était.
– Par tous les seins de Maryline, c’est quoi comme modèle ?
Pour appuyer sa question il eut un geste évasif du menton en direction de Napoléon.
– Le chien ?
– Oui bonhomme, le chien, pas ton slip ! Je m’en balance de ton slip !
Pour une certaine catégorie d’hommes, le fait de rapporter tout et n’importe quoi à une quelconque forme de sexualité est une marque évidente de virilité.

Il faut croire que les dernières gouttes de testostérone encore en circulation dans les veines de notre intrus savaient inspirer avec «grâce» son vocabulaire. – C’est un Cavalier King’s Charles.
– Tu te fous de moi bonhomme ?
– Non, non, je vous assure. La race descend de l’épagneul, du moins je crois.
– Sont descendus bien bas les épagneuls. Et pour la truffe c’est un accident ?
– Non c’est fait exprès, ils sont livrés comme ça à la naissance, c’est une question d’esthétisme. esthétique.
– Tiens, y me donne la nausée tellement il est moche ton truc à Charles. Pourquoi y court comme ça, l’a le feu où je pense ? Et puis, l’a pas fini de beugler comme une pucelle dans un bordel tonkinois. Va finir par foutre la trouille aux ablettes.
Le vieil ermite commençait à devenir hargneux. Pour calmer le jeu, je lui fis un grand sourire amical et répondit avec flegme.
– J’en sais rien, Monsieur, cela lui a pris après avoir goûté une barre de céréales.
– M’en vais le noyer ton roquet, si y continue…
Et Napoléon continua !
Excédé, le vieux lui emboîta le pas et le suivit au bord de la rivière.
De loin je l’entendis jurer. Par crainte de la censure divine, et par respect pour tous ceux qui n’ont pas vingt ans au moins de légion étrangère derrière eux, je m’interdis de retranscrire ici avec exactitude les propos tenus par le vieil homme. Mais croyez moi sur parole, j’en ai encore froid dans le dos !
Choqué et craignant le pire, je rejoignis la bête et l’hirsute au bord de l’eau.
Je trouvai là le chien dans un arrêt parfait, la tête fièrement tendue vers l’avant, une patte légèrement relevée, la queue droit dans le prolongement du corps, pas un muscle en mouvement, le vieux totalement aphone, la bouche grande ouverte, les yeux exorbités, l’index pointé vers la Fillière. Je suivis le regard de Napoléon et le vieux doigt tordu. Mon sang ne fit qu’un tour. A deux ou trois mètres de la rive, une ombre fantomatique venait de percer l’eau, puis une onde, et, à la surface se formèrent de petits cercles concentriques, comme une vague. Et c’est une vague de bonheur qui m’envahit tout entier. J’étais en train d’assister à un magnifique gobage.
Rythmée au son d’une mélodie imaginaire, une truite venait à cadences régulières prélever dans la pellicule de l’eau quelques éphémères à peine éclos. Le chien s’approcha de moi et s’assit à mes côtés. Tout dans son allure trahissait la fierté. Le vieux, figé, observait la scène sans un geste, muet comme une carpe. On eut presque dit qu’il venait d’assister en personne à la nativité tellement son attitude paraissait solennelle. Il finit par rompre le silence, silence que j’aurais voulu éternel afin de goûter encore un peu à la plénitude de cet instant.
– V’là que les couilles m’en tombent ! Tu l’as dressé pour la pêche ton chien ?
– Je ne sais pas ce qui est sur le point de me “tomber”, mais j’avoue partager votre étonnement.
Non content de sa démonstration, Napoléon se remit en chasse, ou en pêche, tout dépend du point de vue. Il partit quelques mètres en aval et une fois de plus pointa un gobage de la truffe.
Le vieux semblait aux anges, haletant il suivait le chien comme une chienne en chaleur et me criait de loin “Encore une”, “Encore une”…
Il est vrai que le comportement de Napoléon était plus que surprenant. Ce chien flairait les truites avec une facilité déconcertante. Etait-il la réincarnation d’une fine canne ou avait-il vraiment le “sens” de l’eau ? Le mystère restait entier.
Le vieux, sans doute fatigué par tant d’émotion, finit par me rejoindre et lâcha d’un trait :
– Je veux le même ! Tiens vas, je te l’achète, donne ton prix !
– Désolé Monsieur, il n’est pas à vendre.
– Balivernes. Quand Nelson veut, Nelson obtient ! Alors combien pour Napoléon ?
– Mais je vous répète, il n’est pas à vendre, il n’est même pas à moi ce chien, c’est la propriété exclusive de ma cousine.
– C’est pas grave, j’achète aussi.
– Qui ? Ma cousine ?
– Ben oui, ta cousine. Même si elle est vérolée, je m’en fous ! Moi c’est le chien qui m’intéresse. Alors si y faut se taper la cousine, pas grave tant que le chien rapporte des truites !
Pour me dépêtrer de cette situation, j’inventai un gros mensonge, affirmant au vieux que les facultés de Napoléon était un trait de la race. Le Cavalier King’s Charles était à la pêche ce que l’épagneul breton était à la bécasse.
D’un coup, pressé de prendre congé, il me tendit un bout de papier et me demanda de noter avec exactitude le nom de cette race magique. Avant de partir il m’annonça avec enthousiasme son projet : il voulait coûte que coûte adopter un “Napoléon”, il ne lui restait plus, selon ses termes, qu’à “appâter” La Joséphine”, son épouse !
Il décampa enfin, me laissant seul à la rivière. Je pus rejoindre Napoléon. Le chien toujours en quête de gobage reniflait la berge. Une fois de plus il fit mouche. Il semblait nerveux, comme s’il attendait quelque chose de ma part. Je lui caressai la tête avec douceur et ne pus m’empêcher de lui dire merci. D’un air entendu, il s’assit à mes pieds. J’avais conscience qu’il me cédait la place. Maintenant c’était à moi d’entrer en scène.
Tout doucement je donnais vie à ma canne, lui imprégnant le rythme du lancé sans la brusquer. Elle prit sa cadence donnant du nerf, laissant ainsi à ma soie le temps de décorer le ciel de ses arabesques. J’étais au paroxysme de la concentration. Je savais, là tout au fond de moi, qu’une deuxième chance ne me serait pas donnée, Mademoiselle Fario est capricieuse. Il fallait impérativement poser mon Palmer au bon endroit très légèrement en amont du gobage. Si la chance se faisait ma complice, je pourrais laisser à l’eau le soin d’achever le travail, alors, comme une main invisible, elle irait déposer délicatement mon imitation dans la bouche de l’imprudente et là, je connaîtrais enfin l’extase.
Les faux lancés se succédaient, les secondes suspendues, comme si je voulais reculer encore un peu l’instant de la délivrance. Peut-être pour que chacune de ces présentes secondes impriment, à tout jamais, du sceau de leur souvenir, chacune de mes particules de mémoires.
Et puis tout sembla s’arrêter. Mon Palmer, guidé par je ne sais quelle providence, vint caresser la rivière avec une précision d’orfèvre. La dérive n’en finissait plus, je restais figé comme une statue de glace, tous mes muscles en éveil prêts à réagir à la moindre alerte. Les yeux rivés sur mon imitation, j’attendais qu’il se passe quelque chose. Soudain je vis une ombre fendre la surface de l’eau. Ma mouche disparut dans un tourbillon happée par les abysses.
Par réflexe mon bras se tendit et ma canne plia. Pour la première fois je ressentais dans mon poignet les saccades du combat. Ma soie tendue devenait le fil d’Ariane qui me reliait à mon rêve. Le temps sembla perdre sa raison, suspendant sa course pour que naisse l’éternité de cet instant.
Je repris peu à peu mes esprits. A mesure de mon retour vers la réalité, quelques questions toutes pragmatiques commencèrent à me faire douter. Avais-je mouillé mon noeud d’attache ? La ferrage avait-il été suffisamment appuyé ? Quel était le point de mon bas de ligne ? 12 centièmes ? Ou avais-je fait la bêtise de descendre en taille ? J’avais oublié !
Je sentais mon pouls battre dans mes tempes à la manière d’un tam-tam africain. Sur mon visage des gouttes de sueurs perlaient en cascade et pourtant j’avais froid ! Le frisson de l’incertitude. Je n’osais me risquer à brusquer les chose tant j’avais peur de rompre le lien qui me raccrochait à cette première prise et voir ainsi mon rêve brisé sur l’autel de ma stupidité.
Je finis par apercevoir la Demoiselle des rivières. Avec la délicatesse d’un amant à sa maîtresse je l’amenai vers mon épuisette. Soulagé, heureux comme jamais, j’avais enfin devant moi l’aboutissement de ma persévérance : une truite sauvage parée de la plus belle des robes, tachetée de rouge, de vert, grasse et bien nourrie par le sein de la rivière. Certes pas un “monstre”, mais à mes yeux le plus beau des poissons, car ce poisson serait à jamais, mon poisson, le premier, celui dont on garde le souvenir bien au chaud dans le cocon d’un infini bonheur.
Avec mille précautions je rendis Mademoiselle à son monde, la regardant partir. Au moment où elle disparut dans le ventre de la rivière, je me sentis envahi par une onde, mélange de joie et de nostalgie.

J’avais donc fini par réussir ! Ou devrais-je dire “Nous avions fini par réussir”, car Napoléon avait été la clé du miracle. Il le savait ! Je le lus dans son regard. Le chien maintenant calmé ne cessait de m’observer comme s’il voulait me délivrer un message, me dire peut-être simplement que nous avions formé une équipe : celle de la victoire.
Le ciel avait envie de sommeil et s’apprêtait à revêtir la couleur de la nuit. Une légère brise se leva donnant à la cime des arbres le désir d’entamer un chant. La rivière sembla s’assombrir comme pour dire qu’elle souhaitait pour l’heure un peu d’intimité m’invitant ainsi à la laisser seule. Je cédais à sa prière et nous regagnâmes le chemin du retour. J’avais en tête une question récurante : comment un chien pouvait-il bien “lever” des truites» ?
Cette question ne trouva jamais sa réponse, juste quelques hypothèses hasardeuses.
Les jours suivants Napoléon parût se désintéresser de la rivière. Il restait éloigné observant sans intérêt mon incessant manège. J’avais le sentiment qu’il voulait marquer de la distance entre nous, redevenir un chien conventionnel, peut-être se préparer au retour vers son quotidien dédié aux genoux de ma cousine et aux promenades au bas des immeubles.
De mon coté je réussis quelques jolis coups de canne. Napoléon m’avait sans doute donné la confiance qui me manquait, j’étais enfin devenu “un vrai pêcheur à la mouche”. Mon Lyonnais avait été un ambassadeur de choix. La Fillière était une princesse et j’aimais son royaume peuplé de Demoiselles toutes plus belles les unes que les autres. Je ne revis jamais le “Vieux” et c’est dommage, ce personnage épique collait à merveille à ce lieu un peu magique. Quand Marie-Louise vint reprendre son protégé, elle ne manqua pas de remarquer qu’il avait «quelque peu» grossi ! Faute à ma poubelle, je pense, dont il était devenu le meilleur ami. J’eus droit à une scène des plus mémorables où il fût question de mon “sens quasi inné” de l’irresponsabilité ! Qu’importe en fait, nous avions, Napoléon et moi, passé des moments inoubliables, alors le reste n’avait pas vraiment d’importance.
En quittant les lieux, au bout de sa laisse rose, le chien marqua un temps d’arrêt et me fixa.

Je jure devant Saint-Pierre qu’à cet instant précis Napoléon me sourit.

A Frank qui me fit découvrir la Fillière.
A Bambou mon chien qui m’aida à capturer ma première truite sauvage.
© Bleuvague – 2020

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