C’est là, à la tombée du jour, à l’instant même où les gros sedges prennent un envol désordonné, où les mémères du radier se décident enfin à quitter les profondeurs pour se gaver de ses sucreries virevoltant aux raz des eaux, que je commence à sévir !
J’arrive, Dieu ne sait d’où, me confondant avec la nuit, ma tendre alliée. Longtemps considérée comme un suppôt du maître des ténèbres, j’ai gardé en souvenir de cette époque le noir comme habit, et un masque de vampire pour effrayer les égarés.
Crains-moi, pêcheur, car de ton coup du soir je peux faire un terrible cauchemar !
Dans l’inconscient collectif, la chauve-souris est un être effrayant, suceur de sang, envoyé de l’enfer pour prendre possession de nos pauvres âmes. Dans le conscient du pêcheur à la mouche, la chauve-souris est une « emmerdeuse » qui a la fâcheuse tendance à s’emmêler dans la soie au moment le plus tragique ! L’animal possède soit disant un sonar dernier cri et toutes options, une vraie petite merveille technologique, produit de milliers d’années d’évolution. Même la NASA en rêve des sonars de chauves-souris, j’en conclus qu’on ne pêchent pas à la mouche sur le pourtour de Cap Canaveral ! Pour ma part, j’ai beaucoup de peine à le considérer, le sonar de Mademoiselle « Rhinolophus hipposideros », comme totalement fiable et pour cause…
Nous étions arrivés à l’auberge du Moulin du Plain sur les coups de 20 heures. Bertrand aurait sans doute réussi à établir un nouveau record automobile en reliant Genève à Goumois en moins de 2 heures, si la gendarmerie n’avait pas décidé de tester ses nouveaux petits gadgets lasers précisément en cette belle fin d’après-midi de juin. L’homologation du record avait donc été annulée et remplacée par une jolie contravention pour excès de vitesse. Mais Bertrand ne s’était pas départi de sa bonne humeur. Nous partions 4 jours à la recherche des belles « tigrées » du Doubs, alors le reste n’avait pas vraiment d’importance !
J’ai même surpris se dessiner sur les lèvres de Bertrand, un léger sourire au moment où l’homme en uniforme lui remettait l’attestation du délit. Sur l’instant, je reconnais avoir eu un peu peur ; craignant voir mon ami partir dans des explications top détaillées et raconter à l’agent l’objet de notre empressement : le « Coup du Soir ».
Allez expliquer à un néophyte la signification réelle du terme
« Coup du Soir ». Avant que son imagination ne fasse le travail, nous aurions très certainement fini la soirée au poste pour outrage aux forces de l’ordre, et notre premier coup du soir de la saison se serait terminé en queue de poisson !
Malgré ce petit désagrément, nous sommes tout de même arrivés en temps voulu.
D’un commun accord nous décidons de remettre à plus tard l’heure de l’apéro et même de faire l’impasse sur le dîner, privilégiant ainsi nos retrouvailles avec la rivière.
Devant le coffre, grand ouvert, de ma voiture, au moment de nouer mon bas de ligne, mes mains tremblent légèrement. J’ai beau être un coutumier des lieux, rien y fait. La proximité de ce parcours mythique rempli d’histoire me rend tout fébrile, cette sensation est sans doute comparable à celle éprouvée par un jouvenceau le soir de son premier rendez-vous. Ici tout est possible ! A la croisée des chemins, derrière chaque arbre, sur chaque radier, j’ai le sentiment d’entendre le rire d’Aimé Devaux, ou d’apercevoir la mine ravie d’un certain « Sorcier de Vesoul » ramenant dans sa besace le témoignage d’une pêche miraculeuse.
Tout cela porte un nom : L’effet Goumois !
Bertrand se tient devant moi, saucissonné dans son waders camouflage, le dos voûté par le poids de son gilet débordant d’une invraisemblable quantité de gadgets, dont la moitié sont des prototypes expérimentaux pas encore disponibles sur le marché – totalement inutiles du reste mais qui ont la propriété secrète de rassurer le pêcheur -. Loomis en main, lampe frontale modèle diodes bleues à éclairage bidirectionnel, déjà sur position « on », il ressemble à un chevalier du futur droit sorti du film « Mad Max », paré à donner l’assaut à une horde de poissons mutants assoiffés de sang.
Je propose à mon ami de faire cavalier seul pour ce premier coup du soir. Il hausse les épaules et part de son côté en bougonnant dans sa barbe.
La pêche est certes une passion à partager, mais à mon sens jamais durant une partie de pêche ! C’est avant ou après que le partage peut s’opérer. Si j’affectionne tout particulièrement la solitude lors de mes parties de pêche ce n’est non pas pour pouvoir mieux mentir sur le nombre et la taille de mes prises, mais pour communier plus profondément avec la nature. Je revendique bien haut le droit de demeurer un ermite de la mouche.
Sans empressement, je me dirige d’un pas nonchalant vers le pré Bourassin, en essayant de m’imprégner le plus possible de la nature qui m’entoure et calmer ainsi l’excitation qui ne cesse d’augmenter. J’ai peur de la voir jouer contre moi au moment où, tout à l’heure, je devrai être en pleine possession de mes moyens pour guider savamment mes mouches vers les bouches sélectives des « fameuses du Doubs ». Je soupçonne les poissons hantant cet endroit magnifique d’être passés maîtres dans l’identification des mouches du commerce. Les zébrées et les ombres du coin savent à coup sûr différencier au premier coup d’œil une Devaux année 1999 d’une mouche de Pastors modèle NF1. En hiver, durant la saison creuse, les dures à cuire de la rivière organisent très certainement des cours du soir pour truitelles et ombrets où il est question des spécificités propres à la flottabilité du « Cul de Canard » Marc Petitjean ou des similitudes entre les poids, au centième de microgramme près, des hameçons Timeco et Mustad. La rançon du paradis a un prix : elle attire les pèlerins de Saint Pierre des quatre coins de l’hexagone voir même d’un peu plus loin. Les générations successives de mordus de la mouche venues se mesurer au mythe ont laissé derrière elles, enraciné dans la mémoire collective des poissons du Doubs, un incroyable instinct de survie, capable de venir à bout du pêcheur le plus expérimenté qui soit ! Combien sont-il ces baroudeurs des rivières arrivés ici au sommet de leur art et repartis pleurant, la canne entre les jambes, n’ayant réussi comme palmarès qu’à leurrer deux ou trois verrons ?
Peu à peu, le soleil, fatigué d’avoir réchauffé cette terre tout au long de la journée, finit sa course derrière la chaîne du Jura pour aller offrir la bienfaisante chaleur de ses rayons à d’autres hémisphères. Malgré l’heure, la nature semble, dans un dernier sursaut, vouloir défier la nuit qui doucement étend son voile. Un écureuil magnifiquement paré de roux, pressé de rentrer chez lui, me dépasse sans même me prêter attention. Au loin, un pic-vert martelle avec bruit le tronc d’un pin comme s’il voulait sonner le glas du jour pour prévenir la forêt qu’il est temps d’aller dormir. Dans les sous-bois, les animaux nocturnes sortent de leur sommeil pour, à leur tour, prendre possession des lieux. Le décor change, il devient inquiétant. Dominée par le vert émeraude il y a quelques minutes encore la forêt revêt un manteau bleu sombre.
Je pénètre dans l’eau avec une grande délicatesse afin de me faire le plus discret possible. J’ai conscience qu’il serait plus sage de rester sur la berge, mais j’aime tant faire corps avec la rivière, sentir l’eau tout autour de moi, alors je me permets ce petit écart à l’étique. Malgré mes précautions, je n’ai pas vu le héron sur l’autre berge. Il lève la tête, me fixe d’un air réprobateur avec son œil jaune cerclé de noir ; il semble vexé par ma venue, j’arrive presque à lire dans son regard ce qu’il pense de moi : « Imbécile ! On t’entend à des kilomètres, tu n’as aucune chance, rentre boire une bière et va te coucher ». Comme je ne semble pas réagir, l’échassier s’en va dégoûté. D’un coup d’aile, il prend son envol et rejoint la cime des arbres. De là-haut, je suis persuadé qu’il va observer ma partie de pêche et rire de ma gaucherie.
La rivière est encore calme, les éclosions massives de sedges n’ont pas encore débutées. Seules quelques éphémères se hasardent à percer la
pellicule de l’eau. J’ouvre ma boîte à mouches et choisis un modèle ressemblant pour être prêt au cas où. Pour me détendre les muscles je commence à fouetter, visant un point imaginaire sur l’eau. Ma Winston travaille toute seule et propulse l’imitation à bonne distance. Un léger bruit de succion en amont de ma position attire mon attention. Je vois de petits cercles concentriques se former à la surface de l’eau, trahissant ainsi la présence d’un poisson. J’enlève mes lunettes polarisantes qui n’ont plus aucun effet dans le soir naissant, et j’attends. A peine moins d’une minute après le premier gobage, le poisson revient prélever un insecte à la surface, mais cette fois sans retenue. L’imprudent, situé franchement sur la gauche par rapport à moi, m’interdit d’opérer un lancer droit. Si je veux être en mesure de lui présenter convenablement mon imitation, je me dois d’essayer un revers. Même si ce coup me pose généralement des problèmes, je me sens cette fois confiant. Un… deux… trois faux lancers et ma mouche se pose à la surface de l’eau. Elle dérive sans draguer au bout de mon 10/100ème. Mes sens sont en éveil, je ferre d’instinct. Trop vite. Le poisson est bien monté mais je lui ai ôté le repas de la bouche par excès de zèle. Je ne compte plus les ratées occasionnées par mon empressement au ferrage. Si Bertrand avait assisté à la scène, il m’aurait apostrophé d’un « Encore une dont tu ne verras pas la couleur. Mais bon Dieu, ce n’est pas faute de te l’avoir répété cent fois : compte un, deux dans ta tête avant de lever la canne ». J’entends d’ici le héron rire de ma bêtise.
Trop absorbé par mes pensées plaintives, je n’ai même pas remarqué qu’autour de moi la rivière s’est subitement réveillée ! Il y a peu, encore calmes, les eaux semblent maintenant bouillonner comme celles d’un chaudron. Tant en amont qu’en aval les gobages sont francs, sonores et forts nombreux. Une nuée de trichoptères a envahi le Doubs. Dans tous les sens cela virevolte, un nuage d’insectes semble s’être formé sur la rivière. J’en ai le tournis. L’air penaud au milieu de l’eau, je ne sais plus quoi faire. Je finis par me ressaisir, mes gestes doivent obéir maintenant à mon instinct de pêcheur. Il me faut méthode et discipline, si je veux pouvoir sortir mon épingle du jeu.
Premièrement, je coupe ma pointe de bas de ligne pour passer au 14/100ème.
Deuxièmement, j’ouvre ma boîte spéciale coup du soir pour y saisir un drag sedge taille 12. Cette mouche montée par Florian m’a toujours bien servie, j’ai en elle une confiance absolue et à cet instant la confiance est une arme dont je ne saurais me passer.
Puis troisièmement, j’essaye tant bien que mal de nouer ma mouche à mon bas de ligne. Impossible ! L’exercice est aisé en pleine journée, mais là j’y vois de moins en moins. Il me faut absolument une source de lumière si je veux réussir mon nœud. Je possède aussi une lampe frontale, moins sophistiquée certes que celle de mon ami, mais efficace tout de même. Le problème avec les lampes, c’est qu’il faut après se réhabituer à la pénombre. L’opération peut prendre une ou deux minutes mais elle est nécessaire si l’on veut correctement apprécier les distances des lancers.
Je suis prêt ! Il faut maintenant modérer ses ardeurs, se concentrer sur un gobage et un seul. Ne surtout pas fouetter dans tous les sens, sous peine de tout rater.
Le coup du soir semble avoir atteint son paroxysme.
Je vise un beau gobage, mon sedge se pose juste un peu en amont de la position estimée. J’attends, puis je remonte légèrement ma Winston pour faire draguer l’imitation. Ce petit mouvement de traînée sur l’eau provoque 8 fois sur 10 l’attaque du poisson. Mais ce coup-ci c’est raté, il ne se passe rien ! Tant pis, j’arrache ma soie pour retenter ma chance. Au moment où ma DT 4 a atteint une position verticale, je vois s’abattre sur moi une masse noire. J’ai juste le temps d’esquiver l’attaque ce qui manque du reste de m’envoyer à l’eau ! Je pense immédiatement à nos amies les chauves-souris. Elles ne sont pas en manque dans la région, et avec ces éclosions massives, elles arrivent de partout afin de profiter aussi de cette aubaine. Leur vol anarchique ressemble à celui d’une escadrille de « Zéros japonais » dont les pilotes auraient abusé de saké. Je continue cependant à essayer tant bien que mal de lacer mon sedge en gardant tout de même un œil sur ces satanées bestioles. Encore une attaque en piqué. Cette fois, j’évite le choc frontal de justesse en rentrant la tête dans mes épaules. La situation devient chaotique. Il m’est impossible de porter à mon coup du soir l’attention qu’il requiert. Allez encore un essai, puis de tout façon, je n’y vois plus grand chose… Je décide de faire abstraction de tout ce qui se passe au-dessus de ma tête. Trois faux lancés, je bloque en position « neuf heures », ma mouche va venir taper la surface et soudain…
En une fraction de secondes, il s’est passé des choses incroyables : une chauve-souris kamikaze, entraînée pour mourir au combat, m’a arbitrairement choisi pour cible. Pour ne pas la recevoir en pleine figure, dans un mouvement reflex désespéré, je me propulse de toutes mes forces vers l’arrière, en veillant cependant à garder la main droite serrée sur la poigné de ma Winston pour ne pas la perdre. Ma mouche qui venait d’effleurer la rivière prend le chemin inverse, celui du ciel, à la vitesse de la lumière, suivi je ne sais comment par une grosse truite. Et je jure, malgré la nuit, avoir vu les yeux de la truite regarder droit dans les miens, l’air totalement hagard, se demandant quel était le « con » qui venait de lui ôter des lèvres une pareille bouchée. Je finis ma course étalé dans le Doubs. La truite, elle, dans un formidable plongeon, est retournée directement chez elle raconter aux copines la drôle d’histoire qui venait de lui arriver. J’entends d’ici rigoler le héron à gorge déployée. Le volatile est tellement hilare qu’il doit friser la crise d’ apoplexie.
Me voilà donc flottant dans l’eau. Je me remets debout avec difficulté, heureusement que je porte toujours une ceinture de wading ! Au moment de ramener ma soie, je sens ma canne vibrer. J’imagine le pire. Et le pire s’est produit. Emmêlée dans ma soie : une chauve-souris.
Je ne sais pas quoi faire ! C’est à ce moment-là que j’entends mon nom crié depuis la berge.
Bertrand m’a expliqué, après avoir délicatement délivré ma prisonnière, qu’il était venu à ma rencontre, estimant que la rivière lui avait suffisamment donné ce soir (3 ombres et 2 truites) ; il avait entendu un gros « plouf » et avait compris que j’étais dans les parages…
Je suis rentré au Moulin du Plain pour me sécher, puis nous sommes allés boire une bière ; Bertrand n’a pu s’empêcher de raconter mon aventure à tout l’hôtel !
Je vous épargne les commentaires auxquels j’ai eu droit pour le reste du séjour… merci l’ami.
Depuis ce soir-là, je n’aime plus trop les chauves-souris.

© Bleuvague – 2020

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